Effet préventif de la prise quotidienne d’aspirine sur la survenue de tumeurs solides : enfin des données robustes !
La prise quotidienne d’aspirine à faible dose pourrait diminuer la mortalité par cancers colorectaux, mais également par cancers de l’oesophage (adénocarcinomes), du pancréas, de l’estomac, du poumon (adénocarcinomes) et de la prostate. Pour les différentes localisations tumorales, l’effet est différé et augmente avec la durée de l’intervention.
Différentes données expérimentales (études in vitro et in vivo chez l’animal) et épidémiologiques (études de cohortes et études d’intervention chez des sujets à risque élevé ou très élevé) indiquent que l’aspirine correspond à un agent potentiel de chimioprévention des cancers colorectaux [1-3]. Peu de données sont en revanche disponibles concernant son impact sur le risque d’autres types de cancers.
Le travail de Rothwell et al. que nous rapportons ici visait à évaluer l’impact de la prise quotidienne d’aspirine sur la mortalité par cancer [4]. Il s’agit d’une métaanalyse d’études randomisées dont l’objectif principal était l’évaluation de l’intérêt de l’aspirine en prophylaxie primaire ou secondaire des complications de la maladie cardiovasculaire.
Matériel et méthodes
Étaient éligibles les essais randomisés dans lesquels la durée médiane ou moyenne de l’intervention était supérieure à 4 ans et la prise d’aspirine quotidienne (exclusion des schémas d’administration tous les 2 jours), quelle que soit la dose. Au total, 8 études ont été incluses dans cette métaanalyse correspondant à un effectif de 25 570 patients. Les données individuelles étaient disponibles pour 7 d’entre elles et les informations suivantes étaient systématiquement colligées :
- nombre de décès par cancer ;
- type de cancer et délai par rapport à la randomisation.
Trois essais britanniques (dont deux n’incluaient que des hommes) comportaient un recueil prolongé des causes de mortalité permettant une évaluation de l’impact de la prise d’aspirine sur le risque de décès par cancer à 20 ans.
Les décès par cancers enregistrés par les investigateurs étaient systématiquement vérifiés par l’examen des certificats de décès. Toutes les analyses ont été réalisées en intention de traiter. Les risques cumulés de décès par cancer étaient présentés sur la forme de courbes de Kaplan-Meier, et la comparaison des risques en fonction des groupes était réalisée au moyen du test du log-rank.
Résultats
- La durée moyenne de l’intervention était de 5 ou 6 ans pour l’essai BDAT (British Doctor Aspirin Trial) ; elle variait de 1 à 7 ans pour l’essai UKTIA (UK Transient Ischaemic Attack) et de 4 à 9 ans pour l’essai TPT (Thrombosis Prevention Trial).
- Au total, le nombre de décès par cancer répertoriés au cours des 8 essais retenus était de 327 chez les 14 035 patients traités par aspirine et de 347 chez les 11 535 sujets témoins, soit une réduction significative du risque de décès par cancer chez les malades traités par aspirine (OR : 0,79 ; IC 95% :0,68-0,92 ; p = 0,003). La diminution de la mortalité par cancer dans ce groupe était associée à une réduction de la mortalité globale (10,2 % versus 11,1 % ; OR : 0,92 ; IC 95 % : 0,85-1,00 ; p = 0,047), sans réduction de la mortalité liée aux autres causes (OR : 0,98 ; IC95 % :0,89-1,07 ; p = 0,63). La réduction du risque de cancers digestifs n’était significative qu’après une durée de suivi ≥ 5 ans par rapport à la randomisation (HR :0,46 ; IC 95 % : 0,27-0,77 ; p = 0,003) et uniquement pour les cancers colorectaux et pancréatiques.
- En ce qui concerne l’impact du traitement par aspirine sur la mortalité par cancer à long terme, l’analyse des 3 essais britanniques indique une réduction significative de la mortalité par cancers « solides » à 20 ans (HR : 0,80 ; IC 95 % : 0,72-0,88 ; p < 0,0001) et en particulier par cancers digestifs (HR :0,65 ; IC95 % :0,54-0,78 ; p < 0,0001), mais pas de réduction de la mortalité par hémopathie maligne (HR : 1,03 ; IC 95 % : 0,74-1,43 ; p = 0,87).
- L’impact sur la mortalité par cancers solides à 20 ans est dépendant de la durée prévue de l’intervention et n’est significatif que pour une durée supérieure à 5 ans. Ainsi, les risquesrelatifs (hazard ratio) de décès par cancer solides à l’issue d’une période de suivi de 20 ans étaient de 1,06 (IC 95 % :0,82-1,39 ; p = 0,62) pour une durée prévue de traitement comprise entre 1 et 4,9 ans ; de 0,79 (IC 95 % : 0,70-0,90 ; p = 0,0003) pour une durée prévue de traitement comprise entre 5 et 7,4 ans et de 0,69 (IC 95 % : 0,54-0,88 ; p = 0,003) pour une durée prévue de traitement supérieure à 7,5 ans. La réduction de la mortalité par cancers digestifs chez les individus traités par aspirine pour une durée prévue supérieure à 7,5 ans était de 59%(HR : 0,41 ; IC 95%: 0,26-0,66 ; p = 0,0001).
- Le tableau 1 indique les risques relatifs (Hazard Ratio) de mortalité par cancers chez les individus traités par aspirine pour une durée prévue supérieure à 5 ans, en fonction de la durée du suivi : 10 -20 ans et 20 ans. Cette analyse porte sur 10 502 individus parmi lesquels 1 378 décès par cancer ont été recensés. Il faut noter : que la réduction du risque de décès par cancers digestifs associée à la prise quotidienne d’aspirine ne devient significative qu’au-delà d’une période de suivi de 5 ans au minimum (10 ans pour les cancers gastriques et colorectaux) et qu’elle est plus marquée pour les cancers colorectaux et de l’oesophage (adénocarcinomes uniquement). Pour ce qui est de la réduction de la mortalité par cancer pancréatique, elle n’est significative que pour les patients traités pour une durée supposée supérieure à 7,5 ans et après un suivi de 20 ans (HR=0,28 ; IC 95 % :0,08-1,100 ; p = 0,04). La prise quotidienne d’aspirine pour une durée supposée supérieure à 5 ans était associée globalement à une réduction du risque absolu de décès par cancer digestif de 2,18 %.
- La réduction observée du risque de mortalité par cancers extra-digestifs à 20 ans est à mettre sur le compte d’une réduction de la mortalité par cancer bronchique (réduction significative du risque de décès par adénocarcinome bronchique, sans impact sur le risque de mortalité par cancer à petites cellules ou par carcinome épidermoïde) ainsi qu’à une tendance à une diminution tardive de la mortalité par cancer prostatique.
- La réduction du risque absolu de mortalité par cancer à 20 ans augmente avec l’âge au moment de la randomisation : elle est de 1,41%pour les individus randomisés à un âge inférieur à 55 ans ; de 4,51 % pour les individus randomisés à un âge compris entre 55 ans et 64 ans et de 7,08 % pour les individus randomisés à un âge ≥ à 65 ans.
| Tableau 1. Effet de la prise quotidienne d’aspirine sur la mortalité par cancer à long terme (analyse poolée du résultat des 3 études britanniques. Prise en compte des 10 502 individus pour lesquels la durée prévue de l’intervention était supérieure à 5 ans) | ||
| Durée du suivi | ||
| 10-20 ans HR (IC 95 % ; p) |
0-20 ans HR (IC 95 % ; p) |
|
| CANCERS DIGESTIFS • OEsophage • Pancréas • Côlon-Rectum • Estomac • Autres • Total |
• 0,36 (0,18-0,71) ; 0,003 • 0,79 (0,44-1,42) ; 0,43 • 0,51 (0,35-0,74) ; 0,0005 • 0,42 (0,23-0,79) ; 0,007 • 1,97 (0,53-7,27) ; 0,31 • 0,56 (0,44-0,72) ; < 0,0001 |
• 0,42 (0,25-0,71) ; 0,001 • 0,81 (0,51-1,26) ; 0,34 • 0,60 (0,45-0,81) ; 0,0007 • 0,69 (0,43-1,10) ; 0,11 • 1,33 (0,50-3,54) ; 0,57 • 0,65 (0,53-0,78) ; < 0,0001 |
| CANCERS EXTRADIGESTIFS • Poumon • Prostate • Tout |
• 0,75 (0,55-1,02) ; 0,07 • 0,80 (0,58-1,09) ; 0,15 • 0,85 (0,71-1,03) ; 0,10 |
• 0,71 (0,58-0,89) ; 0,002 • 0,81 (0,61-1,06) ; 0,12 • 0,79 (0,69-0,91) ; 0,001 |
| TOUS CANCERS SOLIDES | • 0,75 (0,65-0,87) ; 0,0001 | • 0,75 (0,67-0,84) ; < 0,0001 |
| HÉMOPATHIES | • 1,00 (0,65-1,54) ; 0,99 | • 1,09 (0,76-1,56) ; 0,65 |
| TOUT CANCER | • 0,77 (0,67-0,89) ; 0,0002 | • 0,78 (0,70-0,87) ; < 0,0001 |
Au total, les résultats de cette étude constituent un élément supplémentaire en faveur de l’efficacité de la prise quotidienne d’aspirine à titre de chimioprévention des cancers colorectaux et suggère un bénéfice pour d’autres localisations tumorales, en particulier oesophagiennes (adénocarcinomes), pancréatiques, gastriques, bronchiques (adénocarcinomes) et prostatiques.
Cet effet favorable pourrait s’expliquer, au moins en partie, par l’inhibition de l’activité de l’isoforme 2 de la cyclooxygénase.
Un certain nombre de limitations méthodologiques doit être cependant mentionné qui limite la portée des résultats : i) l’objectif principal des études incluses n’était pas d’évaluer l’impact de l’intervention sur le risque de mortalité par cancer mais sur la morbidité/mortalité cardiovasculaire ; ii) l’observance imparfaite au traitement alloué pendant la durée des essais, de même que la prise régulière possible d’aspirine par les sujets « témoins » au décours de la période prévue de l’intervention, constituent des biais potentiels ; iii) l’effectif de femmes incluses est insuffisant pour évaluer l’impact sur le risque de mortalité par cancers à long terme, en particulier pour les cancers gynécologiques et mammaires ; iv) aucune donnée de tolérance n’est rapportée.
Références
[1] Rostom A, Dube C, Lewin G. Use of aspirin and NSAIDs to prevent colorectal cancer [internet]. Rockville (MD): Agency for Healthcare Research and Quality (US); 2007 Mar. Report N°: 07-0596-EF-1.
[2] Moreira L, Castells A. Cyclooxygenase as a target for colorectal cancer chemoprevention. Curr Drug Targets 2010.
[3] Rothwell PM, Wilson M, Elwin CE, et al. long-term effect of aspirin on colorectal cancer incidence and mortality: 20-year follow-up of five randomised trials. Lancet 2010;376;1741-50.
[4] Rothwell PM, Fowkes FGR, Belch JFF, et al. Effect of daily aspirin on long-term risk of death due to cancer: analysis of individual patient data from randomised trials. Lancet 2011;377:31-41.